Harry ‘Father’ WHITE: the trombone expert in jitterbug

Harry 'Father' WHITE (1898-1962)

trombone dans l'orchestre d'octobre 1930 à février 1935

Zah Zuh Zah, Harlem Camp Meeting, The Scat Song… Tous ces titres portent la marque de celui que les membres de l’orchestre appelaient entre eux "Father" parce qu’il était l’un des plus âgés : Harry WHITE (Bethlehem, Pennsylvanie, 1er juin 1898 – New York, 14 août 1962). Et pourtant, quand Harry mettait ses lunettes et se mettait à écrire les partitions des arrangements, c’est avec grand respect que les autres musiciens le laissaient faire. Cela donna d’ailleurs le titre Father’s Got His Glasses On. Ce trombone qui avait joué avec Ellington au début des années 20 a connu de grandes heures. Mais malgré son immense talent polyvalent, il est retombé dans l’ombre. The Hi de Ho Blog place à nouveau les projecteurs sur ce father qui ne manquait pas de brothers dans le jazz.

 

Des débuts prometteurs… à la batterie.

Effectivement, c’est à 16 ans, à l’âge où les autres enfants sont au lycée qu’Harry White rejoint le circuit de théâtres Keith en tant que batteur. Il y reste trois ans avant d’emménager à Washington et de se mettre au trombone. Son talent doit être suffisamment évident puisque, lors d’engagements locaux, il joue avec Duke Ellington, Elmer Snowden, et Claude Hopkins ! Rien que ça !

 

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Publicité parue en 1925 pour les White Brothers

Une famille d’artistes de cinq frères (dont deux cousins !)

« A most musically family. » Voilà comment est qualifié le quintet formé en 1925 par les White brothers : Harry (tb et arr), Eddie (p et tp), Willie (tp-sax), Gil (cl et sax) et Morris (bj et g). En réalité, Gil et Morris ne sont que des cousins. Cela ne vous dit rien, Morris White ? C’est effectivement le guitariste de l’orchestre de Cab de l’époque des Missourians à 1937 (voir notre article). Le groupe a l’habitude de jouer à Philadelphie et dans sa région, Harry se rendant tout de même régulièrement à New York pour accompagner June Clark, Elmer Snowden ou encore le batteur George Howe au The Nest (New York).

Duke Ellington orkEn 1927 et pendant presque un an, il reste au sein de l’orchestre de Luis Russell qu’il quitte en août 1928.

Entre juillet et août 1929, Harry White intègre l’orchestre de Duke Ellington (photo) avant d’être renvoyé et remplacé par Juan Tizol (voir plus loin le paragraphe « Jitterbug »)

Après son passage chez Ellington, Harry White dirige son propre groupe à nouveau au club The Nest à New York puis à Newark (New Jersey) durant les hivers 1929-1931.

 

 

 

 

 

 

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Le Mills Blue Rhythm Band (Harry White est au fond à droite)

 

Entre Cab et le Blues Rhythm Band

Harry participe pour la première fois à un enregistrement avec Cab en octobre 1930 mais laissera souvent EB DePriest Wheeler assurer tout seul la partie trombone, alternant ses contributions avec l’orchestre des Mills Blue Rhythm Boys. L'orchestre des Mills Blue Rhythm Band :

Wardell Jones, Shelton Hemphill, Eddie Anderson (tp) Harry White, Henry Hicks (tb), Crawford Wethington (cl,as,bar) Ted McCord, Castor McCord (cl,ts), Edgar Hayes (p,arr), Benny James (bj), Hayes Alvis (b), Willie Lynch (d), Dick Robertson (vcl) puis George Morton (vcl) puis Baron Lee (dir).

 

En effet, ce petit groupe a été formé à l’initiative de l’agent et producteur Irving MILLS qui gérait entre autres la carrière de Calloway et Ellington. Il s’agit pour ce futé homme d’affaires d’avoir un groupe portant sa marque, vendable à moindre prix à des salles qui n’ont pas les moyens de s’offrir les grands noms. Mills peut également suggérer de mettre le Mills Blue Rhythm Band à l’affiche entre les passages des vedettes de son écurie. Bien vu ! Plus tard, l’orchestre passera sous la houlette de Baron Lee puis de Lucky Millinder.

N’oublions pas de citer également King Carter & His Royal Orchestra pour lequel Harry White enregistre en mars et juin 1931, groupe qui n'est rien d'autre que 95% du Mills Blue Rhythm Band - la seule différence étant à la clarinette et au sax alto Charlie Holmes chez Carter et Crawford Wethington chez Blue.

 

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L'orchestre de Calloway en 1934
(Harry White est le 4e à droite de Cab, à partir du fond)

 

A partir de la session du 7 juin 1932, Harry White semble revenir pour de bon chez Calloway et un deuxième trombone n’est jamais de trop ! Gunther Schuller estime d’ailleurs que l’ajout de White fut une excellente chose pour l’orchestre. Cela se traduit notamment par le somptueux titre Evenin’, superbe composition que Schuller juge très en avance sur son époque (à l’exception d’Ellington, of course).

 

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Publicité pour les trombones Liberty avec Father and Cab.

 

 

Jitterbug : une autre création de Father

Même si le trompettiste Edwin Swayze a composé le titre (janvier 1934) qui fut un grand succès repris par une foule d’orchestres, le mot « Jitterbug » aurait été inventé par Harry White. Ce mot désigne les saoulards dont la démarche rappelle les danseurs de jitterbug (danse en vogue au Savoy Ballroom dès 1926). En réalité, Swayze s’est inspiré de la situation réelle de White qui avait une lourde tendance à être un jitterbug lui-même. C’est d’ailleurs l’alcool qui le tuera près de 30 ans après. C’est d'ailleurs l’alcool qui le fit remplacer en août 1929 par Juan Tizol dans l’orchestre d’Ellington.

En effet, le tromboniste Tricky Sam Nanton raconte qu’en 1929 :

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« Harry White vint dans l’orchestre (d’Ellington) pendant 4 ou 5 semaines… vous vous souvenez de ‘Father’ White, du fameux orchestre des White Brothers de Washington… eh bien, ne laissez personne vous raconter d’histoires… Father White est à l’origine du mot « jitterbug » ! Il avait une manière de s’adresser à ses copains musiciens… en les appelant « my bug ». Chaque fois que Father White avait un solo à jouer, il descendait de scène ou passait en coulisses et s’administrait une grosse lampée de ce qu’il appelait sa « jitter sauce »… et croyez-moi, il en avait chaque jour des solos. Cependant, un jour, un petit malin cacha la bouteille de Father, et tout en s’énervant à la retrouver avant son solo, il cria : « Who in hell took my jitter, bug ? » Et l'expression se répandit dans Harlem et fut attribuée aux Lindy-hoppersmais, c’est lui le gars qui l’a dit le premier. »

En fait, l’état d’ivresse quasi-permanent de White finit par saouler tout le monde et il fut effectivement remplacé par Juan Tizol.

(Etant donné que nous avons déjà traité le sujet « Jitterbug » dans une précédente note, je vous propose de la retrouver en cliquant sur ce lien).

 

 

 

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Une tournée en Europe qui commence sans Harry !

Le 23 février, quand toute la troupe (épouses incluses) quitte New York à bord du SS Majestic à la conquête de l’Europe pour sa première tournée hors USA, Harry White – déclaré malade – n’est pas là. Il partira toutefois quelques jours plus tard à bord du SS Manhattan pour arriver en Angleterre le 6 mars, ne ratant que le premier concert du Palladium.

La presse anglaise par la voix de Melody Maker s’en était fait l’écho, inquiète de ne pas voir arriver le 2e trombone. Et il aurait bien eu tort de ne pas venir car la critique fut plutôt élogieuse à son endroit. Dans Jazz 

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Tango de mai 1934, H.H. Niesen Jr rend compte des concerts de l’orchestre de Cab Calloway en Hollande :

« De Priest Wheeler tient le poste de premier trombone, mais c’est Harry White qui est l’homme important de la section. Ses chorus, aussi bien sweet que hot, sont merveilleux. J’ai cru discerner dans son jeu l’influence de Benny Morton. Freddie Johnson me dit, au cours de la soirée de l’orchestre Cab Calloway au Carlton Hotel d’Amsterdam, que certaines phrases d’Harry White rappelaient beaucoup la manière d’Herbert Flemming. White joue aussi fort bien de la trompette, et même de la contrebasse à cordes ou au piano ; aussi est-ce un musicien accompli. Il compose et arrange beaucoup et quelques-unes de ses compositions ont été enregistrées par les Blues Rhythm Boys et Cab Calloway. Il a joué aussi avec les Blue Rhythm Boys, ce qui est connu, mais – et ceci est moins connu – il a été autrefois dans l’orchestre de Duke Ellington. C’est lui et non Tizol que nous voyons sur la plupart des photos de l’orchestre de Duke qui ont été publiées. »

Plus loin, N-J Canetti – qui n’a guère apprécié la prestation de l’orchestre et de Cab en particulier à Paris – écrit :

« Aucun des deux trombones n’eut l’occasion de briller, sauf dans « Hot Water », où Harry White eut la courte chance de laisser deviner qu’il était capable de choses plus brillantes que celles auxquelles son rôle de comparse dans l’orchestre de Cab Calloway le condamnait. »

 

 

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Un arrangeur de grande qualité entre Cab
et les Mills Blue Rhythm Boys

L’historien suisse du jazz Johnny Simmen a décrit les arrangements d’Harry White caractérisés par « le fait que les saxophonistes passent fréquemment à la clarinette ». Le musicologue américain Gunther Schuller complète en indiquant qu’il était capable à chaque fois d’établir une véritable atmosphère unique. Pour Evenin’, Schuller souligne que l’intervention de Benny Payne au célesta dans le pont atteste un usage exceptionnel de cet instrument. Comme le titre de cette chanson l’indique, toutes les harmonies et interventions des musiciens se font dans des teintes pastel.

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Malgré tout le mal qu’ont pu dire les premiers historiens et critiques du jazz, les titres de Calloway recèlent de nombreux solos, notamment grâce aux arrangements subtils de White qui permettaient de faire répondre aux scats du chef des parties valorisant chacun (par exemple sur The Scat Song - partition en photo, collection Philippe Baudoin). Schuller poursuit en rappelant que dans Zah Zuh Zah, l’arrangement montre toute la musicalité de l’orchestre dans ses réponses aux incantations de Cab. 1933 est décidément un bon cru pour White qui signe également les arrangements du nouvel enregistrement de Minnie The Moocher et de Kicking The Gong Around. Là aussi, Schuller souligne les enrichissements pour le thème fétiche du roi du Hi de Ho sur les interventions de la guitare et du piano et l’ajout du vibraphone : « A whole sound-world new to jazz. »

Le nom de White apparaît sur plusieurs galettes de 78 tours ou sur les feuilles des studios. Mais étant donné qu’il s’agit d’un des membres de l’orchestre, son travail est banalisé (cela vaut tout de même à chacun quelques dollars de plus sur la fiche de paie !). Il semble pourtant qu’il surpasse un moment Walter Foots Thomas qui était « arrangeur-maison ». Harry White exerce ses talents d’arrangeur non seulement pour l’orchestre de Cab mais aussi pour les Mills Blue Rhythm Boys dont il fait également partie, comme nous l’avons précisé plus haut. Entre 1931 et août 1932, on retrouve Harry White alternant entre l’orchestre de Cab et son groupe des Blue Rhythm Boys. Plusieurs titres des 

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MBRB proviennent du répertoire de Cab mais bénéficient souvent alors d’un arrangement écrit par White : Minnie The Moocher, Minnie The Moocher’s Wedding Day, Reefer Man, Trickeration, Cabin in The Cotton, Smoke Rings, The Scat Song…

Lorsqu’il arrivera dans l’orchestre de Cab en 1937, Chu Berry ne s’y trompera pas quand il souhaitera obtenir des arrangements d’autres groupes : il échangera ceux de White (ou de Swayze) contre ceux de Chick Webb par exemple ou d’autres.

 

 
 
 
 
Mais revenons à Harry White qui quitte l’orchestre début 1935 (avant mars). Il est remplacé par Keg JOHNSON et Claude JONES, deux belles pointures du trombone, sans doute plus en vogue à ce moment, à une époque où l’orchestre se veut plus « swing » et où une section de trois trombones forme un ensemble idéal. Je n’ai malheureusement pas retrouvé de témoignage indiquant si c’est Cab ou Harry qui avait décidé de partir…
 
 

 

Après Calloway, l’avenir s’assombrit pour White

Harry White est alors signalé par la presse comme travaillant pour Mills Music, composant et arrangeant pour les artistes-maison. Entre novembre 1935 et avril 1936, il participe à des sessions studio avec l’orchestre de Luis Russell qui accompagne alors Louis Armstrong. Puis il cesse toute activité musicale durant deux ans avant de rejoindre une formation du batteur Manzie JOHNSON. En plus du trombone, il y joue également du saxophone alto.

Il enchaîne plus ou moins des périodes de travail au trombone et aux arrangements avec Hot Lips Page (printemps 1938) avec lequel il avait partagé le pupitre chez Armstrong.

Ensuite, Harry White rejoint en tant qu’arrangeur le groupe du saxophoniste ténor Bud Freeman. Ses participations aux concerts de son vieux complice Edgar HAYES (p) retrouvé en 1940 ne furent pas gravées.

Harry White souffre alors d’une longue maladie qui l’éloigne des pupitres de la fin des années 1930 à 1947 (à l’exception apparemment d’un broadcast au sein de l’orchestre de Noble Sissle en novembre 1943).

 

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La session de Dicky Wells en 1959 ; Harry White est debout à côté du piano
(photo tirée de : The Night People)

Ensuite, en 1952, Harry travaille au sein d’un orchestre de Manhattan, celui de Happy Caldwell au Small’s. Une des dernières interventions professionnelles d’Harry White dont j’aie retrouvé la trace est l’arrangement pour les titres de la session du 22 avril 1959 pour Dickie WELLS avec Vic Dickenson, Benny Morton, George Matthews (tb) Skip Hall (org, p) Kenny Burrell (g) Everett Barksdale (b) Herbie Lovelle (d) pour le label Felsted. Sans doute le titre « Wine-O-Junction » était-il un hommage à Harry « Jitterbug » White

Ensuite, il semble qu’il ait travaillé dans une banque new-yorkaise jusque peu de temps avant sa mort.

Le tromboniste Sandy WILLIAMS fut l’un des ultimes amis d’Harry White jusqu’à sa mort en 1962 ; il raconta à Johnny Simmen que ses problèmes d’alcoolisme « s’aggravèrent au fur et à mesure qu’il prenait de l’âge. (…) Quand ma femme était absente, je l’ai parfois fait venir à la maison pour lui faire prendre un bain. Je brûlais ses vêtements usés et lui offrais un de mes costumes, une chemise, etc. ainsi qu’une bouteille de whisky. C’est tout ce que je pouvais faire mais je suis heureux d’avoir au moins pu faire ça pour lui. »

 


 

Quelques compositions d’Harry White:

  • Evenin’
  • Congo
  • Manhattan Jam
  • Chinese Rhythm
  • Foolin’ With You
  • Keep That Hi de Hi In Your Soul

Quelques arrangements de Father:

  • Harlem Camp Meeting
  • The Scat Song
  • Jitterbug
  • Zah Zuh Zah (1933)
  • Minnie The Moocher (1933)
  • Kickin’ The Gong Around (1933)
  • Gotta Go Places And Do Things
  • Father’s Got His Glasses On
  • Congo (également sous le titre “Harlem Congo” pour Chick Webb)
  • Manhattan Jam

Quelques (rares) solos d’Harry White :

  • Father’s Got His Glasses On
  • Long ’Bout Midnight



Sources et références :
  • Father’s Got His Glasses On – (Belated) homage to Harry Father White, Johnny SIMMEN (1986)

  • Swing Era, Gunther SCHULLER
  • Who’s Who of Jazz, John CHILTON
  • Big Band Jazz, Albert McCARTHY
  • Jazz ’Bones de Kurt DIETRICH
  • Duke’s Bones de Kurt DIETRICH
  • The Duke Ellington Reader, Mark TUCKER


Un immense merci à Yvan Fournier et Jean-Pierre Hartmann
pour m'avoir aidé, conseillé et fourni de nombreux documents
et sans lesquels je n'aurais pu rédiger cet article.


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